Avec Faust, Aleksandr Sokourov a mis d’accord notre petite équipée vénitienne, son film surpasse largement la concurrence dans cette compétition. On peut éventuellement invoquer le mot chef d’œuvre, mais il s’agit assurément d’une grande œuvre. Et dans la filmographie du cinéaste, un point d’équilibre dans ce qui peut séduire chez lui, car, au regard de son oeuvre, une vraie singularité émane de Faust. Sans plus entrer dans le détail des échanges de clefs de l'appartement et des horaires d’avion, le temps nous est compté, et il en faudrait pour appréhender notre Spritz d’Or Critikat. Essayons.

Le mythe de Faust version Sokourov nous plonge dans une narration captivante, une sorte de transe tranquille et lancinante, où le docteur pactisant avec le diable est aspiré dans un mouvement perpétuel, circulaire et descendant. La musique participe à cette idée de "film-promenade", très présente, il ne s’agit jamais d’un sur/soulignage, mais d’un accompagnement très subtil de cette ronde avec le mal. Sans renier sa tendance élégiaque, Sokourov imprime à ce récit un ton bouffon, celui d’une farce d’une ironie jouissive, à laquelle contribue pleinement le personnage de Mephistopheles, incarnation omnipotente du mal rendue dans un état de fragilité et d’incertitude, malmené tout en malmenant. Bref, une figure d’une folle complexité, loin des représentations simplistes actuelles de la séduction maléfique.

Par son régime d’image emprunt de merveilleux, le plan d’ouverture évoque clairement le conte – même si l’ensemble renvoie à la fable ; un papier (le fameux pacte) flotte dans les nuages et finit par fondre sur la petite ville : « il était une fois… » Ce n’est pas une surprise, mais Sokourov déploie une verve esthétique renversante. Chaque plan réinvente le précédent, de même pour chaque séquence. Sans renier son goût pour l’image-tableau et la révérence aux maîtres (Brueghel, Vermeer, Rembrandt, Ingres…), il s’émancipe de la nature morte pour basculer vers la fresque, en atteignant ici un sens prodigieux de la variation et du mouvement.

Faust intègre une tétralogie sur le mal, les trois premiers (Moloch, Taurus et Le Soleil) se centraient sur des figures historiques (rien moins que Lénine, Hitler et Hiro-Hito), tandis que ce dernier volet décolle de l’incarnation terrestre pour mieux y retomber : le mal comme malédiction "choisie" par une humanité déréglée et maudite.