Passé une première vague de surprise devant ces guerriers aborigènes chassant dans les montagnes centrales de Taiwan avant l’occupation de l'ile par les Japonais, et une première scène enlevée, il ne reste plus grand-chose à se mettre sous la dent, durant les deux bonnes heures et demie de métrage. Warriors of the Rainbow, signé Wei Te-Sheng et produit en partie par John Woo, est une grosse machine taïwanaise au style pompier, partie des meilleures intentions du monde. Il s’agissait, pour une fois, de raconter l’invasion japonaise d’un point de vue inédit : ni celui des assaillants, ni celui des ethnies Han déjà implantées sur le littoral, mais celui des tribus Seediq, décimées par une guerre perdue d’avance qu’elles ont inégalement mais bravement soutenue. Une des plus nobles fonctions du cinéma n’est-elle pas, justement, de donner une image à ces ombres fugaces de l’histoire et même, pourquoi pas, de leur confier, le temps d’un film, les rênes d’une épopée ? Wei pousse le devoir de mémoire jusqu’à leur faire parler (et chanter) leur langue maternelle, ce qui n’est pas anodin pour un produit commercial de cette ampleur.

Mais le film ne transforme jamais ses bonnes intentions en principes de mise en scène. Bien trop occupé à en mettre plein la vue de son spectateur, Wei peine à faire sortir ses personnages de basiques stéréotypes guerriers, à leur donner une réelle épaisseur, et même – ce qui était le plus important – une quelconque assise, à faire un tant soit peu valoir leur mode de vie. Le cinéaste fait preuve d’une incapacité pathologique à rythmer une scène, à tirer un bon parti de ses acteurs, et même à sortir un plan de sa pure fonctionnalité informative. L’émotion fait à ce point défaut qu’elle doit être compensée par une lourde bande-son dégoulinante de violons, de fifres et autres guimbardes tribales, garantissant l’authenticité de l’ensemble. Plus précisément, l’enjeu géo-stratégique du conflit, pourtant évident et porteur d’une grande richesse émotionnelle pour peu qu’on s’y attarde – ce qui ne nuit pas forcément à la baston, jouissive, mais la nourrit – ne trouve à résonner que dans une psychologie primaire qui carbure à l’honneur, à la force, à la dignité, ainsi que dans la figuration kitschissime d’une spiritualité ô combien caricaturale (le ciel est le destin des héros résistants, courant au sacrifice, et ils y seront menés par un abominable arc-en-ciel numérique). Bref, à la couille.

C’est là l’aspect le plus désagréable de cette sombre bouse, et dont le symptôme le plus frappant reste certainement la cruelle absence de tout personnage féminin consistant – elles ne servent ici que de caution émotionnelle au récit, dommage collatéral seulement bon à tirer quelques larmes. Ainsi, l’invasion et la spoliation d’une terre, la réduction d’un peuple par la force, ne peuvent rencontrer leur image poétique la plus saisissante, la plus explicite : le viol. Ces faits graves de l’histoire sont ravalés à une ridicule question d’honneur, à un choc testiculaire, aux gesticulations outrées de misérables pantins qui éructent leur code de bravoure à qui veut l’entendre. À ce petit jeu du plus burné, les Seediq ne valent finalement pas mieux que les Japonais et la victime ne sert pas même à désigner le bourreau. Ce n’était pas leur rendre service à ces pauvres tribus que d’assimiler leur résistance à l’accomplissement d’un destin – trouvant ses racines dans une mythologie du guerrier-alpha, exposée au début du film – qui, dans un sens, butte œil contre œil, dent contre dent, dans le glorieux destin impérial de la nation japonaise. Zéro-zéro. Balle au centre.